cailloux

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Je ne fus pas surprise lorsque j’aperçus sa minuscule silhouette en tache claire sur le fond gris-bleu de ce matin d’automne. Comme un rendez-vous incontournable avec moi-même, elle était là, qui m’attendait.

De son château de sable mangé par les vagues, il ne restait qu’une étoile de mer desséchée qu’elle avait posée au sommet de la plus haute tour. Elle contemplait son étoile en chantonnant d’une voix fluette :

« non, non, le ciel n’est pas gris,

sha la la la li,

non, non, le vent n’est pas froid,

sha-la-la-la »

En m’approchant un peu, je vis qu’elle était pieds nus. Entre ses orteils coulaient des rigoles d’eau salée qui lui rougissaient la peau. Elle écarta les pouces pour créer des rivières. Ses talons s’enfonçaient dans le sable mouillé.

Quand elle me vit enfin, elle me sourit et me demanda :

« tu m’aides à transporter mes cailloux ?« 

Je remarquai alors son seau en plastique, rempli de galets. Pour une si petite fille, c’était beaucoup trop lourd et je m’étonnai de cet étrange manège. Sans attendre que je lui pose la question, elle me dit :

« ce sont des cailloux très importants, je voudrais les mettre à l’abri« 

Elle posa sa menotte sur l’anse du seau et m’invita de son regard blue-jean. Je me penchai un peu et posai ma main sur la sienne. A nous deux, nous soulevâmes le seau qui tout à coup devint aussi léger qu’une plume de goéland.

D’un signe elle me désigna une embarcation légère.

Nous prîmes la mer jusqu’à l’île aux oiseaux.

Là, elle prit les cailloux un à un, les disposa en arc-de-cercle pour former une phrase qui me laissa muette : « carpe diem« …

pom pom pom

11_02On l’appelait « pomme », parce-qu’elle ramassait les pommes invendues sur le marché et ne quittait jamais son filet garni de pommes. Des pommes de toutes les couleurs. Des fraîches, des pourries. En marchant sur les trottoirs, elle croquait ses pommes. Il lui arrivait d’en offrir aux passants, qui généralement refusaient, sauf les enfants. Souvent je me suis demandée ce qu’elle mangeait, à part des pommes.

Ses longs cheveux tressés en une natte brune, son teint mat et ses yeux grands et graves comme des lacs, lui donnaient un air indien. Elle parlait peu, mais un sourire accroché à je ne sais quel doux souvenir, éclairait son visage en permanence. Son abri de fortune, c’était la porte cochère de l’école des beaux-arts. Sans doute parce-que les artistes ne rejettent pas les marginaux. Parfois on lui offrait un coin bien au chaud, au fond de la salle de dessin. Alors elle oubliait de manger ses pommes et observait. Ombres au fusain, pointillés de sanguine, dégradés et glacis, tout l’émerveillait. A l’heure de fermeture de l’école, elle partait sans faire de bruit.

La nuit, enroulée dans un duvet de montagne, elle se positionnait en foetus au creux de la porte cochère. Jamais elle n’acceptait la main tendue, même par temps froid. Personne n’osait la forcer ; on se contentait de lui tenir compagnie quelques minutes. Au petit matin, elle se déroulait, se frottait tout le corps et reprenait son errance.

Un matin d’octobre que je la croisais au marché, je lui offris ma plus belle Granny Smith et lui demandai son nom et d’où elle venait. D’une voix basse et posée , elle me répondit qu’elle avait oublié. Intriguée et émue, je lui proposai d’aller boire un chocolat chaud. Elle hésita un instant, me sourit et en ajustant son baluchon sur l’épaule, elle accepta.

Nous pénétrâmes dans un café du boulevard de l’Espérance. Je commandai deux chocolats, elle ajouta timidement « un chausson aux pommes« . Un tantinet amusée par cette obsession des pommes, je lui demandai ce qu’elle aimait dans la vie, à part ça et quel était son rêve. Elle répondit : »j’aimerais tellement avoir une cuisinière, avec un grand four, pour y cuire des pommes, avec du sucre roux et un soupçon de cannelle« … A mon humble avis, c’était sans issue.

Elle resta quelques instants le regard perdu, d’où coula un ruisseau de mélancolie. « Je possède un trésor, un rêve qui me visite chaque nuit. Je me dirige vers une porte en plein ciel, donnant sur un verger magnifique…Alors chaque jour, j’attends la nuit. »

Je ne sus que lui répondre. Nous nous séparâmes en nous promettant une prochaine rencontre. La semaine suivante, je traversais le marché qui se vidait. Les paysans du coin remballaient leurs invendus. Des fruits et des légumes souillés jonchaient le sol, que de pauvres ères s’empressaient de ramasser. Je la cherchais partout, mais elle avait disparu. Je ne sus jamais laquelle de nous deux était la plus paumée.

Save

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Save

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les fruits de la raison

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En me promenant dans mon jardin, j’y ai vu un arbre étrange aux fruits bleus qui ne ressemblaient pas à des oranges.

Jamais encore je n’avais rencontré cette espèce parmi la végétation folle et luxuriante de mes matins passion.

M’adressant à ce nouvel hôte, je lui demandai son nom ; il me répondit : « le raisonnable« .

L’ombre de son feuillage en forme de parasol assombrissait le tapis de « forget me not » étendu à son pied et je frissonnai d’effroi.

A moi qui n’écoutais que le vent, résonna soudain la voix de la raison.

Alors je cueillis un fruit bleu et le croquai à pleine dent.

Il avait un goût amer, le goût de la vérité toute crue.

la tendresse des orties

Regard acier, inaccessible, Marilou marche droit devant. De sa chair à vif, des épines ont transpercé la carapace du cuir de son blouson. De son âme en friche, l’émotion a disparu. Au sein de la foule, ombre parmi les ombres.

Les couloirs du métro sont bondés et ruissellent de sueur froide. Sous une voûte courant d’air, un accordéon tangote Piazzola. L’escalier roulant grince sous le poids de la masse en mouvement. En bas, aux portes de l’enfer, deux trains arrivent à quai et vomissent leur cargaison.

Il suffirait de rater la marche, il suffirait de se laisser bousculer…Qui ça dérangerait ? Ce serait comique de provoquer un retard, un désordre. Exister, le temps de ramasser les débris et de nettoyer.

Une ortie, une erreur de la nature.  Aucune place pour moi, jamais, nulle part – Déambulant dans le labyrinthe de sa pensée, Marilou n’entend pas le petit garçon brun qui l’interpelle : « Madame, s’il-te-plaît, un euro pour manger… ». Il s’agrippe à la manche de cuir et réitère : « s’il-te-plaît, un ticket resto… ».

Le contact de cette petite main bronzée lui fait l’effet d’une lame rougie à blanc. D’un geste brutal, Marilou se dégage et le garçonnet titube, ébahi. « Ne me touche pas ! » lui lance-t-elle d’une voix rauque.

« Excuse-moi, madame si j’ai sali ton blouson, donne-moi juste une petite pièce jaune… »

L’audace de l’innocence est désarmante.

Personne ne lui avait adressé la parole depuis des siècles. On ne parle pas aux orties. On les arrache, on les piétine.

Légère hésitation, puis elle reprend son errance vers les quais. Le petit garçon, lui emboîtant le pas, la dévisage sans crainte, un léger sourire dans son regard de braise. D’une main tendue il continue à mendier, de l’autre il presse un chaton malingre sur sa poitrine.

« J’aime bien ton piercing sur tes lèvres, ta coiffure aussi… »

Comment pouvait-il « aimer » quelque chose en elle ? Ce mot tabou lui martèle les tempes. Ses jambes tremblent, mémoire de l’émoi enfoui au plus profond d’elle-même.

Va-t-il la lâcher enfin ? Qu’il se taise, qu’il s’éloigne !

Un souffle chaud et soudain se soulève, balaie les papiers qui jonchent le fond de la fosse. Les rails vibrent quand la rame débouche du tunnel, dans un sifflement perçant. Sauter, maintenant…

Dans les bras du petit garçon, le chaton panique. La pupille hagarde, le petit animal terrorisé plante ses griffes dans la chair tendre. Il implore, il miaule désespérément.

Marilou n’entend plus que ce cri, le seul qu’elle reconnaît, qui lui fait écho. Alors, de la profondeur de ses entrailles renaît une once de ce sentiment que l’on nomme tendresse et qu’elle avait mis en quarantaine.

Se laissant tomber à genoux devant l’enfant : « Dis donc, tu me le vends combien ton chaton ? »…