fugue

« on s’était dit rendez-vous dans dix ans, même jour, même heure, même pommes … » Mais eux n’avaient pas le temps d’attendre dix ans, pas même le prochain Avril.

Alors, avant que le ciel leur tombe sur la tête, discrètement, ils avaient fuit leur vie trop sage, pour un jour, deux jours, trois jours…ou plus. Un vent nouveau leur avait soufflé que c’était maintenant ou jamais.

Ils s’étaient donné rendez-vous à l’aéroport, devant Mc Do, comme des mômes. Derrière les masques, les mots étouffaient mais les regards savaient. Immobiles au milieu de la foule, ils savouraient en silence leur délicieuse folie.

Dans leurs yeux se profilait déjà un horizon de feu au bout d’une route sans fin. Trop longtemps en exil de cette terre où ils n’étaient pas nés, le lien invisible les y conduirait de nouveau.

Qui pouvait comprendre ?

Juste une parenthèse, pour un jour, deux jours, trois jours…ou plus.

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lisa

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C’était l’été. Elle s’appelait Lisa.

Nous nous étions rencontrées grâce à des amis communs. Lisa était ce genre de femme dont on dit qu’elles respirent la joie de vivre. Aussi brune et charnue que je suis pâle et mince, aussi exubérante que je suis réservée, elle était mon contraire et mon soleil. Elle aimait Mozart et Nougaro. Mozart comme tout le monde, Nougaro comme moi. Lisa riait de tout, tout le temps.

Dans sa demeure de verre au sein des arbres de la vallée de la Course, les oiseaux de passage étaient nombreux. Elle les enivrait de musique et de vin gris. Et lorsque le petit jour se levait, que les autres dormaient, Lisa s’asseyait contre « son » arbre. Alors elle allumait une cigarette et fixait le néant.

Je n’osais déranger sa solitude. Pourtant, un jour ce fut elle qui m’invita à la rejoindre. Elle prit un air grave et tout de go, me pria : »viens vivre ici, avec moi »…Gênée, j’invoquai des excuses bidon, l’éloignement de la ville, mes obligations professionnelles. Nous nous quittâmes comme d’habitude.

Quelques mois plus tard, c’était Noël. Lisa m’envoya une carte représentant un tableau de Modigliani sur lequel elle avait tracé une croix noire. Un lourd pressentiment m’envahit.

Un soir de janvier, une voix blanche m’apprit qu’elle avait eu un accident de voiture, grave. Au matin elle était morte.

Dans ses tiroirs secrets, on découvrit un agenda sur lequel elle notait ses rendez-vous hebdomadaires avec un psychiatre. Personne ne savait, même son compagnon de l’époque.

Dans le journal local, il fut mentionné : « un terrible et inexplicable accident survenu sur une route droite de campagne ».

C’était l’hiver, elle s’appelait Lisa.

et moi je cours…

route

En écho à la révolte qui gronde, la mer en furie s’est dressée debout. Incertitude, utopie et chimères, la tempête a tout balayé. Opalie s’est réveillée sans phare-baobab « Ils repousseront » m’a-t-elle affirmé. Dans sa bulle aseptisée, Jimmy n’a rien vu, rien entendu.

Et moi je cours après Charlie.

Vincent, François, Paul et les autres, ils causent, ils causent. Comme avant, quand ils refaisaient le monde. Joseph et Ahmed boivent le thé. « Je serai rabbin » dit l’un, « je serai imam » dit l’autre, « et nous prônerons la paix« . Dérision dérisoire d’un monde irréel.

Et moi je cours après Charlie.

Un carquois en bandoulière, rempli de crayons, Marilou a repris la route. Les épines à fleur de peau, la sève bouillonnante, elle est prête. Dans sa tête résonne le big bang d’un nouvel univers.

Et Franky chante en choeur avec les étoiles…

Et moi j’écris n’importe quoi…

Et moi je cours après Charlie.

emmène-moi

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Emmène-moi dans cette tourmente de l’hiver, sur ces hauts plateaux où hurle la burle. Là où la route devient sentier de chèvre, où le voyageur s’égare, où la lumière se perd dans l’ombre du ravin.

Emmène-moi sur ces terres brûlées peuplées de squelettes noirs, que même les rapaces ont désertées. Là où les ombres de la nuit se réunissent en un sabbat infernal, glorifiant le feu dévastateur. Là où les jeunes pousses meurent étouffées par la cendre, sous les ricanements des vents contraires.

Conduis-moi à ce nid d’aigle où les pierres s’effritent sous nos pas, où résonnent encore les cris du chevalier fou. Dans cet espace-temps où l’Histoire nous enrobe de ses fantômes errants.

Emporte-moi sur cette route qui n’en finit pas. Où la poussière et le soleil te collent à la peau. Où les rouages d’acier martèlent le bitume au rythme du blues. Où tout n’est que démesure. Là où brûle la flamme de liberté.

Et surtout, surtout, emmène-moi vers ces pays où la misère est colorée, où les étoiles sont si proches qu’on les touche du bout des lèvres. Au-delà de l’infini, où les silhouettes voilées surgissent de nulle part, où les sourires sont gratuits.

Vois-tu ce signe de la main derrière la dune ? Serait-ce Tonio ?

Dis-moi que je délire mais ne détruis pas mon rêve.