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i-love-audresselles« Des tombes profanées au cimetière d’Audresselles » : tel était le gros titre à la Une du journal ce jour là. Ce genre d’évènement n’étant plus exceptionnel à notre époque, je n’y aurais pas prêté attention s’il ne s’agissait d’un endroit qui m’est familier. Non pas que j’y connaisse personnellement quelque défunt, mais j’aime m’y promener.

C’est un petit cimetière de bord de mer, un peu à l’écart du village, à l’abri des tempêtes derrière sa barrière d’épineux. J’aime son air salé, ses tombes aux pierres érodées par les embruns, ses angelots au visage craquelé, ses sentiers sableux.

Lorsque j’appris que des vandales l’avait outragé, je ne pus m’empêcher de m’y rendre sur le champ. Devant la grille d’entrée se pressait une foule de curieux, scandalisée mais ravie d’avoir un sujet de conversation peu banal. Je me glissai parmi ces gens, silencieuse, quand un couple quinquagénaire m’adressa la parole : « c’est encore un coup de ces Gothiques, ces jeunes désoeuvrés qui invoquent Satan pour passer le temps« …Les coupables étaient tout désignés. Sur cette belle conviction, ils se signèrent et je me contentai de sourire.

Arrivée au coeur du cimetière, là où s’érigent les plus anciennes sépultures, j’aperçus le cataclysme : croix renversées, couronnes et vases de faïence en miettes, arbustes arrachés, angelots pulvérisés…A l’intérieur d’une petite chapelle dressée sur un caveau vieux de deux cent ans, la statue de la Vierge gisait à terre, décapitée. Mais le plus curieux était la dalle de marbre noir de la famille Salembier, complètement soulevée de terre et posée à la verticale contre le muret de l’enceinte du cimetière, laissant apparaître un trou béant d’où s’échappait une odeur de pourriture.

Il était évident que tout cela ne pouvait être que l’oeuvre d’une force herculéenne et déchaînée. Les services de police repoussèrent les curieux qui gloussaient de délicieux petits cris d’horreur en se voilant la face. A quelques pas derrière eux, j’observais cette harde rêvant déjà de lyncher quelques jeunes un peu trop dérangeants.

Le soleil avait percé les nuages et donnait un air étrangement dérisoire à cette scène de désolation. Je m’assis sur un banc, face à la tombe de Charles Henri Dutertre, mort en 1897 à l’âge de 42 ans. Sur sa pierre tombale, une statue représentant une femme se cachant le visage, semblait pleurer des larmes éternelles.

Souvent je l’avais contemplée, cette statue. Elle me rendait mélancolique mais sereine. Comme par miracle, elle avait échappé au massacre. Pourtant, un détail me surprit et effaça toute rêverie : il me semblait qu’elle avait les pieds sales, couverts de sable mouillé et de gravillons. Mon premier geste fut d’y remédier et je me levai, prête à nettoyer les pieds de pierre avec un coin de mon écharpe.

Lorsque je m’approchai d’elle, je l’entendis chuchoter : « c’est moi la coupable »… Ahurie, je tendis l’oreille et levai la tête. Son visage à découvert, me souriait d’un air coquin ; elle cligna d’un œil et ses lèvres s’entrouvrirent : « il ne vient jamais personne ici et je m’ennuyais tellement… »