le fantôme troubadour

falaise de nuit

Sur les hauteurs crayeuses de ma planète  erre un fantôme troubadour. Il porte un chapeau noir, une veste sans âge et sans couleur. Ses cheveux longs et blancs flottent en liberté. Il est maigre comme un jour sans pain.

Certains soirs, lorsque la mélancolie s’abat sur Opalie et que la lande s’embrume,  on peut l’entendre qui chante avec le vent. En dressant un peu l’oreille, quelques accords de guitare se mêlent à sa voix. Parfois surgit le son plaintif d’un harmonica.

Alors commence une folle nuit de la nature. L’une de ces nuits qu’on ne peut oublier.

Sous l’éclat de l’astre lunaire, les oyats gémissent, les vagues se tordent de désir et s’épuisent sur le rivage. Les chardons érigent leurs piquants un peu plus haut, les galets se mouillent de volupté. Les coquillages dévoilent leur nacre, s’ouvrent, offerts. Toute la falaise est en émoi.

On dit même qu’une nuée de goélands lui fait une voltige d’honneur chaque fois qu’il apparaît. Même Johnatan, le plus rebelle, délaisse sa lointaine trajectoire, rien que pour le saluer.

Je l’ai aperçu l’autre soir et silencieusement je me suis approchée. Sa haute et maigre silhouette face à l’horizon sans fin, il s’adressait à la mer et  lui chantait : « je t’aime à la déraison ».

La vague déferlante a rougi de plaisir et s’est mise à onduler en rythmant une ballade des sixties.

Je n’osai interrompre cette harmonie, cependant qu’un mot tentait de s’échapper de ma bouche. Le mot insista tant et si bien, que je le laissai s’envoler. Dans un souffle, je murmurai  « merci« .

Le fantôme troubadour s’est alors tourné vers moi. Son regard aussi clair que l’opaline, me pénétra, se posa au plus profond de mon âme et la captura.

Puis il disparut, l’emportant avec lui …