des ailes et des ombres

Au sommet de la colline Windows, en partie protégé des regards par un petit bosquet, se dresse fièrement l’ancien moulin. Fantôme couinant à chaque coup de vent, le ventre vide et la tête dans les nuages, il contemple les vagues de blé. Depuis qu’on l’a baptisé « monument historique », il doit bien s’ennuyer, le pauvre vieux…A quoi bon ce titre pompeux, sans le moindre grain à moudre ?

C’est ce que vous conteront les amoureux du patrimoine, ceux qui, une fois l’an,  le photographient, lui caressent le bois, religieusement.

Et le moulin se moque. Car ceux-là ignorent que chaque nuit se déroule une étrange fantasmagorie.

Quand le monde est endormi, que la lune s’est installée confortablement, plus un souffle, plus un bruit… La terre d’Opale retient sa respiration et l’ombre blanche apparaît. Haute silhouette nébuleuse, elle glisse au ras du sol, regarde à droite et à gauche, puis se plante au pied du moulin qui la salue bas. Alors commence le rituel nocturne. L’ombre embrasse l’aile la plus basse et prenant appui sur ses jambes, pousse de toutes ses forces …

Dans un effroyable grincement, le fragile édifice s’ébranle. A l’intérieur, les dents de bois du rouet claquent, les  meules frottent et se mettent à chanter. Euphoriques, les ailes bruissent et tournent, tournent, devant le spectre qui entame une joyeuse danse d’outre-tombe. Témoins de ce curieux manège, les arbres alentours frémissent de plaisir et la lune sourit, amusée.

Et le croirez-vous ? C’est ainsi chaque nuit, depuis que les meuniers ont déserté.

Mais il arrive parfois que les fantômes soient fatigués. A l’aube de ce jour-là, épuisé de sa folle farandole et repu de ses rêves, le fantôme s’est assoupi au pied du moulin.

Un brouillard complice s’est levé sur la campagne pour lui laisser le temps de remettre les choses en ordre avant l’arrivée des visiteurs. Les premiers véhicules se sont garés  le long du chemin creux qui mène à la colline et se dirigent vers le moulin.

C’est alors que surgissant du brouillard, une seconde silhouette nébuleuse accourt, effarée. Tapotant sur l’épaule de son maître,  lui chuchote à l’oreille :

« Venga senor Don Quijote, el dia va a levantarse »….

un soir, le fleuve

corbeau

Sept heures du soir, plus de réseau, j’attends.

Le fleuve a pris la teinte rouge orangé de la falaise rocheuse qui le surplombe. Le souffle brûlant du désert de Mojave a recouvert d’une poussière ocre la terrasse du motel. Les yuccas ont soif.

Enfoncée au creux de mon fauteuil de rotin extra-large, je sirote un soda tiède noyé de glaçons fondus. La peau de mon visage se cartonne sous le vent tourbillonnant. Ma crème hydratante ne suffira pas.

De l’index je dessine les contours des cirrostratus violacés qui se profilent à l’horizon. Le ciel se fait son cinéma.

Traveling en technicolor…

La roue du temps ralentit et mon regard se fige sur le décor.

Admirer le soir qui épouse le fleuve. Observer ce corbeau mutant, échappé de chez Hitchcock, qui s’est posé devant moi, sur la rambarde de bois vermoulu.  Zoom avant, gros plan sur le bec qui croasse…

Couper le son.

Dans la mémoire de mon appareil photo, les paysages d’une autre planète me troublent encore un peu. Des goélands nichés dans la craie, la valse des ferries, et des vagues de dunes.

Et puis ce vent, dont j’ai oublié le goût salé et même le langage.

Le fleuve s’est endormi, emportant dans son lit le rouge orangé des falaises rocheuses.

Dans mon dos, une porte s’ouvre sur un air de John Lee Hooker.

Relevant son chapeau, le patron du motel s’éponge le front du revers de sa manche et me signale que le réseau est rétabli.

 

 

le radeau ivre

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Le livre resté ouvert sur la grève, attendait.

Opalie contempla son oeuvre inachevée, un radeau fabriqué de milliers de pages couvertes d’hiéroglyphes disséqués, incompréhensibles. Elle avait soigneusement ligoté d’algues cette embarcation fragile et l’avait enduite de cire afin qu’elle ne coule pas trop vite.

Un seul maillon manquait à l’ouvrage, le plus précieux, celui qu’elle hésitait même à toucher du bout des doigts. Un livre né un matin nouveau, qui sentait bon les embruns et regorgeait de tendresse, dont les notes chantaient encore au gré du vent.

Les dernières pages du livre, vierges, s’épuisaient. Naufragées oubliées, plus aucune plume ne les faisait crisser d’allégresse.

Le radeau était presque prêt. Il ne songeait qu’à voguer sur les crêtes des vagues, à disparaître au creux d’une houle, à ressurgir puis sombrer encore.

Jusqu’à ce que l’ivresse libératrice l’emporte loin, au-delà de l’infini.

Seul ce dernier livre retardait son départ, l’unique, capable de l’équilibrer assez longtemps pour son lointain périple.

Opalie entendait les appels impatients du radeau, son désir fou de fuir dans l’oubli. Mais elle hésitait encore et chercha un mot qui aurait pu tout changer. Elle ne le trouva point.

Alors, délicatement, elle referma le livre resté sur la grève, le prit dans ses bras, y déposa un baiser. Puis l’attacha fermement à la proue, tel un oiseau blanc aux ailes dépliées.

La marée haute grondait, prédatrice avide de déchirer ses proies. Les pieds nus dans le sable mouillé, Opalie poussa l’embarcation de toutes ses forces vers le large.

Le poids des pages écrites lui faisait mal aux muscles. Le gémissement du vent contraire, lui faisait mal à l’âme. Elle eût bientôt de l’eau jusqu’à la taille quand soudain le radeau glissa seul et se mit à tanguer.

Dans un dernier effort, Opalie se hissa sur l’amas de papier ciré, entoura la proue de ses bras et se laissa porter…

déluge

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Opalie est déchaînée. Des torrents pleuvent du ciel et le vent du nord est fou. Une lumière apocalyptique baigne la plage qui hurle. Et la mer, soulevée, se laisse choir d’épuisement sur la jetée qui tremble. C’est la fin, pense-t-elle.

Une goutte d’eau suinte au creux d’une rainure du plafond, gonfle, hésite. Puis tombe sur la tête du chat. Deux gouttes d’eau se précipitent derrière la première. Un filet d’eau se met à couler effrontément devant mon nez.

Pendant que mes chaussures se transforment en barques. Un pas fait « floc ». Deux pas font « floc, floc ». Le parquet fait des bulles sous mes pas. Insidieusement, une nappe d’eau s’est invitée en passant sous la porte. Ma cuisine est une piscine.

Perdue au fin fond de la galaxie, la toute petite planète éponge son corps et son âme. Les baobabs ont disparu. Le goéland unijambiste s’est noyé et le renard philosophe n’a plus rien à dire. C’est la fin pense-t-elle.

contre vents et marées

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D’avril en avril, elle était toujours là. Depuis la dernière fois elle avait grandi mais je la reconnus immédiatement. La même apparence fragile, les mêmes gestes, précis, la même solitude.

Le profil de son visage s’était allongé et son petit menton pointu lui donnait l’air plus déterminé que jamais. Je ne pouvais voir ses yeux, cachés par une frange blonde trop longue.

Les pieds nus dans le sable mouillé, les mains rougies par le froid, sa robe légère collée au corps par le vent du nord, elle bâtissait…Faisant fi des éléments défavorables, elle s’évertuait à monter des tours, creuser des douves, cranter des remparts…Contre vents et marées, elle n’avait donc pas renoncé.

Cette fois-ci, je ne l’interrompis pas dans sa besogne. Je ne lui dis pas que le bal des princesses n’aurait pas lieu. Je ne lui dis pas que la marée montante détruirait son château éphémère, encore et toujours.  Je me contentais de l’observer de loin, sans broncher.

Ayant mis pied à terre, je m’étais assise au creux de la dune. A l’abri des oyats, elle ne pouvait détecter ma présence. Seule l’imposante silhouette noire de Sirocco aurait pu l’intriguer, mais elle ne semblait pas y avoir prêté attention.

Je songeai à notre première rencontre, à tout ce temps passé. Les choses n’avaient pas changé. Elle et moi avions toujours en nous ce même désir d’absolu, cette même impossible quête d’un éternel avril…

La mer avançait inexorablement. Déjà l’eau coulait dans les douves et menaçait les remparts. Elle tenta de colmater les brèches, comme à chaque fois, et s’empressa de consolider la fragile bâtisse avec des coquillages. Au large, un rouleau se formait, impressionnant. En quelques secondes, il déferla…

A cet instant, elle se retourna et me fit face : « Tu as vu, Marilou ? La mer a mangé mon château. J’en construirai un autre, demain peut-être ». Muette et admirative devant tant d’obstination, je ne sus que répondre.

Contre toute attente et avant que je fasse le moindre geste, elle se mit à siffler avec deux doigts dans la bouche. Sirocco dressa les oreilles, hennit et courut vers elle. Impuissante, je la vis sauter lestement sur la croupe de mon cheval et s’élancer vers les flots.

Tous deux se mirent à rythmer le va-et-vient des vagues, ivres et insouciants. Puissants, comme un défi, vivants, comme l’espoir.

Contre vents et marées, ils dansaient…