l’esseulé sur la plage

sapin devant la mer

« Dr Livingstone I presume ? »

Ce fut la phrase bête qui me vint à l’esprit lorsque je le rencontrai.

En l’approchant de plus près je m’aperçus qu’il s’agissait d’un sapin esseulé.

Que faisait-il, posé là, oublié, abandonné ?

Probablement un sapin de trop, un qui dérange …

A moins qu’il ne fut un sapin original,

las de trôner devant une cheminée.

Alors il se serait évadé…

Alors il serait allé voir la mer…

Je me suis assise près de lui pour lui tenir compagnie et nous nous racontâmes notre vie.

Il me conta sa forêt, je lui parlai des monts d’Ardèche.

Ensemble nous nous prîmes à rêvasser…

La mer, indifférente, continuait à valser.

Je lui dit qu’il était beau.

Il rougit de plaisir, alluma ses lumières et fit briller son étoile.

Au loin, des gens s’aimaient,

ou faisaient semblant.

Un navire qui passait nous salua puis disparut dans le soir.

Quelques flocons tourbillonnèrent et vinrent mourir sur le sable.

Il était tard, on m’attendait.

Le sapin esseulé s’éteignit doucement

Et la mer, indifférente, continua à valser…

Shehona

Shehona entamait la neuvième lune de sa grossesse. Comme le voulait la tradition Mohawk, elle devrait bientôt s’éloigner du camp, accompagnée de sa belle-mère et de la plus vieille femme de la tribu, pour mettre l’enfant au monde. Les trois femmes commençaient à préparer le tipi qui servirait à les abriter pendant trois semaines après l’accouchement. Elles y entassèrent plusieurs fourrures d’ours à même le sol et tendirent des peaux de caribou devant l’entrée, afin de se protéger du froid. L’hiver promettait d’être rude, la plaine s’était déjà parée de givre et le blizzard menaçait.

Ce matin là, Shehona se sentait pleine de courage. Son ventre lourd ne la gênait aucunement et, se moquant des mises en garde des autres femmes, elle décida d’aller chercher du bois dans la forêt car les réserves diminuaient vite.
Elle se couvrit d’un long manteau de loutre, y logea une machette et son couteau de chasse. Puis elle détacha le traîneau qui servait à transporter le bois et les peaux de bêtes, empoigna les rênes par-dessus son épaule et commença à tirer…

Bientôt les bruits du campement s’éloignèrent et ce fut le silence impressionnant des séquoias géants, alourdis de neige, étincelants de mille feux de glace. Shehona avait marché longtemps et s’était enfoncée au coeur de la forêt. Sur la terre gelée, le traineau pesait de plus en plus lourd et les rênes lui sciaient les épaules. Le soleil déclinait lentement et les ombres s’allongeaient. Il ne fallait plus tarder pour couper le bois.

A l’orée d’une clairière, elle aperçut enfin quelques branches accessibles et de jeunes arbustes. Elle s’arrêta, soulagée de se poser un moment.
Assise sur le traîneau pour reprendre souffle, elle contempla devant elle un séquoia si gigantesque qu’elle n’en distinguait pas le sommet. Ses racines, telles des hydres géantes, se courbaient, s’entrelaçaient, recouvraient le sol de tentacules poreuses. L’arbre était fendu en sa partie inférieure, formant une grotte profonde où aurait pu loger une tribu toute entière.

Admirative, Shehona sourit à l’arbre ; puis elle se leva pour accomplir sa tâche. A cet instant elle ressentit comme un coup de poignard au creux des reins et la douleur, fulgurante, lui arracha un cri. Elle se soutînt de ses deux mains et respira profondément. L’enfant avait bougé dans son ventre, elle le sentait pointer un peu plus. Puis la vague de feu diminua d’intensité et Shehona se redressa. Elle sortit sa machette et se dirigea vers les branches à couper. Mais à peine avait-elle entaillé un bois, que la douleur reprit de plus belle et se propagea tout autour de son bas-ventre qui se durcit, la clouant sur place, immobile.

Cette fois cela dura plus longtemps. La jeune femme haletait, son corps entier ruisselait d’une sueur glacée. Elle resserra sur elle son manteau de loutre et leva un regard implorant vers le séquoia: « donne-moi un peu de ta force, je t’en prie, je dois rejoindre les femmes de ma tribu » …Puis elle ferma les yeux, s’adossa au tronc de l’arbre et finalement se laissa glisser à genoux pendant qu’un liquide chaud lui coulait le long des jambes…

Shehona n’eût pas d’autre choix que d’étendre son manteau sur le sol pour y recueillir l’enfant. Son couteau de chasse serré entre les dents, elle poussa longuement…

La forêt muette retenait son souffle tandis qu’une meute s’approchait à pas feutrés…

Dans un ultime effort, l’enfant glissa sur le manteau de loutre, petite larve au milieu d’un étang. Shehona le recouvrit aussitôt de son corps pour qu’il n’ait pas froid. L’instant d’après, une nouvelle vague la submergea, évacua le placenta. Avec le couteau de chasse, Shehona coupa le cordon ombilical ; l’enfant gémit doucement.

Comme l’exigeait la tradition, le placenta devait être enterré. Shehona chercha du regard un espace nu où elle pourrait creuser. A quelques mètres de l’arbre, un carré de lichen lui sembla approprié. Alors elle enroula l’enfant dans le manteau, bien serré et le déposa au creux du séquoia pour le protéger du froid. Puis, un peu déséquilibrée, elle emporta le placenta et s’éloigna..

Pendant ce temps, le couple de loups et deux louveteaux gris s’étaient rapprochés de leur tanière. A tour de rôle, ils reniflèrent le petit d’homme, tournèrent plusieurs fois autour de lui. Le mâle restait discret, mais la louve soudainement, s’allongea tout contre le corps du bébé et commença à lui lécher le visage et les cheveux. Le loup recula, sortit du creux de l’arbre et fit le guet.

Après avoir enterré le placenta, Shehona s’en retourna. Elle aperçut l’animal devant sa tanière. Son sang se glaça. L’enfant, son enfant, séparé d’elle par le grand prédateur, prisonnier, peut-être déjà dévoré…Son instinct lui dicta de se faire humble et de parler au loup :

Ô loup, qu’as-tu fait de mon petit ? Laisse-moi le prendre ! Regarde-moi, je suis vulnérable et je viens vers toi. »

Ce-disant, elle avançait prudemment, les jambes tremblantes et le souffle court. Le loup mâle ne bougeait pas ; son regard jaune se fit plus perçant, son poil se hérissa et il poussa un sourd grondement. Shehona s’arrêta un instant.

Ô loup, es-tu réel ? Es-tu le grand esprit du loup ? Si tu es réel, je te supplie de me laisser prendre mon enfant. Si tu es le grand esprit, j’implore ton pardon si je t’ai offensé. »

A ce moment, la louve pointa le museau à l’entrée de la tanière. Shehona entendit les gémissements du bébé et remercia les dieux. Elle continua d’avancer et se trouva bientôt devant le mâle en alerte. Alors elle se coucha sur le sol, rampa vers le trou béant du creux de l’arbre. Les loups s’écartèrent pour la laisser entrer. Le bébé avait les yeux grand ouverts, son visage nettoyé de toute impureté. Une odeur fauve emplissait la tanière. La jeune femme saisit son enfant et le serra contre elle, soulagée et reconnaissante.

Le blizzard s’était levé, danger bien pire que les loups. Et dans la tanière il faisait chaud…Shehona y resta pour la nuit, entourée des louveteaux.

Le lendemain, elle regagna sa tribu mais n’apportait pas de bois pour le feu. Son bébé solidement accroché à l’intérieur de son manteau, elle rayonnait de tout son être.

…et de génération en génération, dans la forêt des séquoias géants,  les loups se racontent la naissance du petit d’homme…

pendant ce temps…en Laponie

laponie

Conte de Noël à ne pas lire à n’importe qui.

Il ne comprenait plus grand chose au monde d’aujourd’hui. Les enfants de tous pays continuaient à lui envoyer des dessins attendrissants. Mais en retour, leurs souhaits exigeants le laissaient perplexe. Il y a bien longtemps que l’atelier de jouets était fermé. Les lutins s’étaient retrouvés au chômage technique et les rennes prenaient du poids faute d’exercice. Le père Noël n’était plus qu’une boite postale.

Très fatigué, le vieil homme reposa ses lunettes sur la table, étendit la peau d’ours synthétique sur ses jambes et ferma les yeux. La chaleur aidant, il ne tarda pas à s’assoupir dans le fauteuil et s’envola vers son rêve préféré.

La toundra enneigée étincelle de mille couleurs sous l’aurore boréale qui danse. Il a cinq ans et ne comprend pas l’univers. Son grand-père lui raconte les pays où les champs sont couverts de fleurs, où les enfants courent pieds nus. Dans ces contrées lointaines, le soleil se lève chaque matin et brûle la peau si l’on n’y prend garde. Il paraît même que des fruits gorgés de sucre poussent sur des arbres ! L’enfant ne se lasse pas d’imaginer ce que tout cela peut être,,.

Jusqu’à ce jour merveilleux où il découvre le mystérieux paquet devant la cheminée. La famille réunie autour de lui, affiche une mine enjouée et tous semblent très curieux de savoir ce que cache le papier craft enrubanné de rouge. Le petit garçon, encouragé, ouvre le paquet et s’émerveille sans comprendre. D’un doigt timide il caresse le renne en bois sculpté, qui tire un traîneau miniature. Mais il n’ose toucher la boule orange posée sur l’attelage et lève un regard étonné. « Voici un morceau du soleil, tu peux le manger si tu veux » lui affirme son grand-père, rayonnant de plaisir.

Le père Noël sourit dans son sommeil. Les plus beaux cadeaux du monde ne vaudront jamais un morceau du soleil….

un violon pour une fée

« Le premier homme qui fit un instrument de musique et qui donna à cet art ses règles et ses lois, avait écouté, longtemps auparavant, murmurer les roseaux et chanter les fauvettes. »

- Alfred de Musset -

Sur ma planète, il y a des petites fées, vous l’aviez sans doute remarqué. L’une d’entre elles, l’autre jour, nous a annoncé : « je veux jouer du violon ! » Quelle belle intention ! …

Sauf que… en grande personnes bien conditionnées, nous nous empressâmes de modérer son enthousiasme.

Il faut vous dire que les yeux de cette petite fée sont indisciplinés, très indisciplinés.

Les notes de musique, pour elle,  sont des oiseaux noirs sur des fils électriques. Des fils qui dansent sans cesse, des oiseaux qui bougent, discutent, s’ébrouent…

Comment les faire se tenir tranquilles le temps d’accorder les sons d’un violon et d’en délivrer l’émotion ?

Je restai songeuse un long moment. Il me semblait inconcevable de priver une petite fée d’un tel enchantement que de jouer d’un instrument.

Puis j’ai réfléchi à la citation de Monsieur de Musset…

J’ignore si les roseaux ont une âme. Mais ce dont je suis certaine, c’est que les fauvettes ne savent pas lire une partition.

Et autrefois, au pays des loups, j’ai même connu un cricket qui jouait du violon. Chaque soir il se posait sur le bord de la cheminée et nous ravissait de sa musique. Je n’ai jamais remarqué qu’il possédât un pupitre…

Alors le sourire me revint…

 

dis au fennec

Mon cher Tonio,

Cette lettre, je n’aurais jamais voulu te l’envoyer.  Tu sais combien je tenais à venir te voir ; il y a bien longtemps que je t’en ai fait la promesse. Les mois ont passé et pas un seul jour je n’ai cessé de penser à toi et au fennec.

Aujourd’hui c’est trop tard et je n’irai pas à Cap Juby, c’est un fait.

De toutes mes forces j’avais rêvé rejoindre ta haute silhouette au bout de la piste d’aviation. Entendre ton rire moqueur à la vue de mon accoutrement de baroudeuse. Marcher avec toi jusqu’à l’océan, t’écouter me parler de ce temps jadis, quand tu côtoyais les étoiles. Puis gravir la dune et savourer le silence en égrenant le sable dans nos doigts.

Mais le sable est rougi du sang des insoumis et le silence se trouble de leurs cris. L’ombre de la bête s’étend chaque jour un peu plus sur les déserts qui tremblent.

Ils sont devenus fous, tu sais.  On dit même que des enfants de France le sont devenus aussi. Ceux-là ont tout oublié du petit prince. Alors j’ai honte. J’ai honte et j’ai peur, Tonio. 

Ne m’en veux pas, je t’en prie, mais je ne viendrai pas à Cap Juby.

Prends bien soin du fennec et dis-lui que je regrette de ne pas l’avoir rencontré.

fennec 2

belle….

Le hasard fit que je me trouvai assise face à elle, en terrasse de ce café du port. C’était encore l’été en ce mois d’octobre déjanté. Elle portait une robe en coton noir dont le décolleté baillait un peu trop sur l’éclat satiné d’un morceau de peau.

Je ne sais la raison pour laquelle je ne pus détacher mon regard. Peut-être à cause de la lenteur de ses gestes, peut-être à cause de sa triste rêverie. Ou simplement parce-qu’elle commanda un verre de vin rosé.

Elle ne me voyait pas, d’ailleurs elle ne voyait personne. J’aurais voulu m’assoir à sa table, la toucher du bout des doigts, la dessiner. J’imaginai mon trait de crayon ourlant précisément la courbe de ses lèvres, la ligne pure de son nez aquilin, l’arc de ses paupières à demi-closes. Puis de mon fusain, noircir fiévreusement le désordre de sa longue chevelure.

Un rayon de soleil bas la fit se protéger le visage d’une main. Je sentis son agacement soudain et tremblai déjà qu’elle s’en aille. C’est alors que j’eus l’audace de lui sourire et à cet instant, son téléphone bipa. Elle s’empressa de lire le message.

Elle reposa l’appareil et scruta intensément la bâche bleue qui abritait la terrasse du café. Les nouvelles n’étaient pas bonnes, assurément.

Etait-ce un homme qui lui faisait mouiller les yeux ? Ou était-ce une femme ?

un jour Verdun

Champ de croix sur champ de guerre.

Vertige de l’immensité.

Fantômes qui hurlent « n’oubliez jamais ».

Jimmy voulait voir Verdun.

Quelle drôle d’idée !

Le dormeur du val

coquelicots noir et blancC’est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D’argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c’est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l’herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Arthur Rimbaud.