l’appel (ou panne sèche)

tarfayaAu petit matin j’avais quitté Agadir dans la brume. Destination Tarfaya, 550 kms de route goudronnée, m’avait-on assurée. Le plein de carburant fait à la dernière station, deux jerricans de gaz-oil et quatre bouteilles d’eau minérale, ce fut d’un coeur léger que j’empruntai mon itinéraire côtier vers le grand Sud. Avec un peu de chance, j’aurai atteint Tarfaya en fin de journée. Machinalement je touchai la main de Fatma pendue au rétroviseur du Pagero.

Les premières heures se déroulèrent sans encombre. Malgré le nombre impressionnant de camions chargés de bidons d’essence, cahotant dangereusement à chaque nid de poule. A midi, le thermomètre marquait 38°. Je me félicitai d’avoir choisi le mois de Mai pour cette escapade marocaine, d’autant que la climatisation du 4×4 « très confortable et entièrement révisé » selon le loueur de véhicules, ne fonctionnait plus. Par les vitres ouvertes me parvenaient des relents de gaz brûlés et les accélérations bruyantes des moteurs. L’Atlantique, sur ma droite, me narguait de sa splendeur.

Ce fut vers 5h de l’après-midi que les choses commencèrent à se gâter. D’après le compteur du véhicule, je ne me trouvais plus qu’à 60 kms de Tarfaya. Les jambes engourdies et le dos en compote, je décidai de m’octroyer quelques minutes de détente. Sur le bord de la route, une baraque affichait « Bar du désert » peint en rouge au-dessus de la porte. Un baril rouillé et une chaise pliante me tendaient les bras, sous un parasol « Coca-cola« . Avec soulagement j’arrêtai le moteur et descendis pour me désaltérer. Le patron du « bar », un marocain sans âge, m’accueillit tout sourire et s’empressa de me montrer sa « cave » de boissons fraîches. Surgis de nulle part, trois gamins munis de bouteilles d’eau et de chiffons, se précipitèrent autour du 4×4 pour en nettoyer le pare-brise. L’un deux voulut me vendre un caméléon, que je refusai aimablement mais je lui offris trois dirhams en échange de trois dattes.

Assise sous mon parasol, je sirotais mon soda presque frais, quand mon regard s’arrêta sur une flaque sombre et luisante s’élargissant sur le sol, en dessous du Pagero. Le patron du bar qui regardait dans la même direction, immédiatement se glissa sous le véhicule, tâta le liquide qui s’écoulait goutte à goutte, le renifla et me cria « c’est de l’huile, il y a une fuite mais pas grave« . Voyant ma mine dépitée, il surenchérit : « à Tarfaya, demande Sadate au café français, c’est mon cousin, il va réparer, pas de problème jusque là-bas, inch Allah ».

Je fus soudain pressée d’arriver à destination avant la nuit, avant que le cousin Sadate demeure introuvable. Un peu stressée, je repris la route, l’oeil rivé à l’aiguille du niveau d’huile. La valse des camions chargés de pétrole m’accompagna de nouveau mais je n’y prêtais plus guère attention. Le désert prenait ses couleurs d’ocre rouge sous le soleil en déclin. Quand au loin j’aperçus enfin les silhouettes des deux dromadaires statufiés marquant la porte de la province de Tarfaya.

Soudain le moteur hoqueta et une fumée s’échappa du capot. Je coupai le contact. Cette fois, pas de doute, c’était bien la panne. Devant moi s’étirait la route rectiligne que recouvraient des tourbillons de sable. La ville devait être proche mais je ne pouvais en distinguer les abords. Quelques maisons blanches, éparses, se dressaient  ça et là, incohérentes. Un grand bâtiment sur la gauche me sembla être un hangar. Aucun signe de vie, aucun bruit ne me parvenait. Scrutant l’horizon, je n’apercevais que la désolation de l’endroit. Ce n’était pas tout à fait l’idée que je me faisais de Tarfaya.

M’encourageant à haute voix, je fermai le véhicule et me dirigeai à pieds vers la première demeure visible, avec le fol espoir d’y trouver de l’aide. Curieusement, la route goudronnée avait disparu pour faire place à une piste sableuse, que j’empruntai d’un pas décidé. Je ne sais combien de temps je marchai, la bouche en feu, les pieds meurtris, sans rencontrer âme qui vive. Quand enfin j’aperçus une ombre humaine qui avançait vers moi. L’homme semblait de stature imposante et d’allure tranquille. Au fur et à mesure qu’il s’approchait, je vis qu’il portait une veste de cuir. Derrière lui, un chien le suivait.

L’homme me fit un grand signe de la main, comme pour me rassurer sur ses intentions. Arrivé à quelques pas de l’endroit où je l’attendais, il dit : »Bonjour, qui que vous soyez, je suis heureux de vous rencontrer, le temps est long ici…mais d’où venez-vous ? Pardonnez mon audace, mais, vu votre accoutrement, j’imagine que vous êtes tombée d’une autre planète ! » Interloquée, je me demandai quelle était la bizarrerie de ma tenue vestimentaire pour qu’il se moque ainsi. C’est alors que je remarquai sa chemise blanche sous la veste d’aviateur, son pantalon trop large rentré à l’intérieur de ses guêtres de cuir. L’animal qui l’accompagnait et que j’avais pris pour un chien, s’avéra être un joli fennec. Devinant ma pensée, l’homme afficha un large sourire et poursuivit : « C’est un renard du désert, je l’ai apprivoisé et j’en suis donc responsable, voyez-vous. Mais dites-moi, où vous dirigez-vous exactement, puis-je vous renseigner ? » Avec un vague sentiment d’improbabilité, je lui répondis :« Je cherche un dénommé Sadate. On m’a dit que je le trouverai à Tarfaya, au café français ».

Il éclata d’un rire presque enfantin :

« C’est bien ce que je pensais, vous venez d’une autre planète ! Je ne connais ni de Sadate, ni de café français et encore moins Tarfaya.

…Ici, vous êtes à Cap Juby ! »…

les sables de l’infini – dominique massa et didier garino (le désert d’aladin)

soleil en scorpion

A-t-on jamais vu un scorpion craindre le soleil ?

C’est la question que je me posai avant de prendre la décision de l’affronter.

Sept ans que je me cachais sous ma pierre, la peur au ventre, fuyant le moindre de ses rayons. Sept années passées à l’écart de sa caresse traitresse.

Mais puisqu’il faut mourir, autant mourir de plaisir me chuchotait cette petite voix malicieuse.  Auto-destruction répondait la voix de la raison.

L’auto-destruction n’est-elle pas le propre du scorpion ?

« Un scorpion souhaitait traverser la rivière mais ne savait pas nager.  Il demanda à une grenouille de le porter sur son dos. La grenouille refusa tout d’abord -« tu vas me piquer si je te porte » – « mais non répondit le scorpion, si je te pique, nous coulerons tous les deux » – La grenouille, convaincue, accepta. Mais au milieu de la rivière, le scorpion lui planta son dard vénéneux…-« qu’as-tu fait, je vais mourir et nous allons nous noyer ? » dit la grenouille -« que veux-tu, je suis scorpion, je ne peux m’empêcher, c’est ma nature… » – (fable africaine d’auteur inconnu)

Agir contre nature ne me ressemblant guère, j’osai le face à face tant redouté.  Lui, dans toute sa splendeur, fort de l’amour inconditionnel que je lui portais, rayonnait… Moi, hésitante encore, ne me dévoilant qu’avec parcimonie, je sentais monter en moi le goût délicieux de l’interdit.

Une douce brûlure transperça le fin tissu de mon paréo, m’invitant au lâcher prise…La tentation était redoutable… Au bout de quelques minutes, n’en pouvant plus je laissai tomber les armes et m’offris à lui, vaincue, presque nue, savourant chaque seconde d’une extase retrouvée.

Puisqu’il faut mourir, autant mourir de plaisir…

 play with fire just for fun !

les fruits de la raison

5

En me promenant dans mon jardin, j’y ai vu un arbre étrange aux fruits bleus qui ne ressemblaient pas à des oranges.

Jamais encore je n’avais rencontré cette espèce parmi la végétation folle et luxuriante de mes matins passion.

M’adressant à ce nouvel hôte, je lui demandai son nom ; il me répondit : « le raisonnable« .

L’ombre de son feuillage en forme de parasol assombrissait le tapis de « forget me not » étendu à son pied et je frissonnai d’effroi.

A moi qui n’écoutais que le vent, résonna soudain la voix de la raison.

Alors je cueillis un fruit bleu et le croquai à pleine dent.

Il avait un goût amer, le goût de la vérité toute crue.

l’instabilité des nuages

« Méfie-toi des démons mais des anges plus encore »

Malgré le vertige qui la perturbait un peu, Opalie planait sur son nuage. Une ivresse printanière l’avait propulsée à mille lieues de sa planète. Une ivresse comme jamais elle ne l’avait éprouvée. A coups d’injections d’adrénaline et de baume de tendresse, elle avait atteint les sommets de la félicité. Là-haut, sur son nuage blanc nacré aux petites ailes roses.

Dans les couloirs du ciel réservés aux doux rêveurs, la tortue qui porte le monde sur son dos la croisa plusieurs fois. Sage parmi les sages, la tortue s’inquiéta de cette étrange rencontre à des hauteurs extravagantes. Elle invita l’aventurière à rejoindre la terre ferme, ce désert de sable où poussent les phares-baobab. « Les nuages sont instables » persista-elle à lui dire. Mais Opalie n’entendait pas.

Au cours du périple, quelques orages secouèrent le nuage. Opalie s’accrocha fermement et pria Râ de bien vouloir apaiser les éléments. Ce qu’il fit de bonne grâce, ému par cette fragile embarcation cahotée par les démons.

Et le nuage continua sa course, un peu bancale, un peu mouillé. Opalie, consciente du danger, implora son ange de le consolider. C’est alors qu’il apparut, resplendissant de lumière, auréolé d’amour. Un ange auquel on aurait donné le bon Dieu sans confession.

Ce qu’Opalie ne vit pas, était le carquois suspendu entre les ailes blanches. Au moment précis où elle lui sourit, l’ange tendit un arc et frappa d’une flèche le centre du nuage qui bascula dangereusement. Ahurie, Opalie regarda son ange sans comprendre. Se serait-elle trompée ? Sans plus s’en préoccuper, l’ange tendit son arc une seconde fois et lança une flèche qui perça le nuage juste à côté du premier trou. Puis il fit d’autres trous, encore des petits trous, toujours des petits trous….

Opalie cria, hurla. Qui était cet ange de l’enfer tueur de nuages ? Pas le sien, assurément. Tandis qu’elle paniquait, quelques craquements cotonneux se firent entendre. Le nuage, en partie découpé suivant les pointillés, se brisait en flocons éparses.

Et Opalie retomba sur son désert de sable où poussent les phares-baobab. Boum ! Tout était comme avant, comme avant son voyage à bord d’un nuage. Elle se sentit idiote sur sa planète.

Le vent d’Est qui passait par là, lui souffla à l’oreille : « je te l’avais bien dit, méfie-toi des démons, mais des anges plus encore » !

Just for fun : vertige découpé suivant les pointillés par la très déjantée Pauline, de la Nouvelle Star 2014 🙂

flaque de lune

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Le ciel était noir corbeau. Nous étions au solstice de printemps ; il faisait frisquet ce soir-là. Je m’apprêtais à tout fermer, quand il me sembla que le jour était revenu…

Un jour blanc bleu mouillé.

En pointant le nez dehors, je vis la flaque, gisant là dans ma rue. Profitant de l’aubaine, un couple de moineaux s’y ébrouait.

Sa lumière opale m’éblouit et je chaussai mes lunettes de lune. D’une main hésitante, j’effleurai la surface glacée, qui frémit.

Dans son silence inerte,  elle implorait qu’on lui rende son firmament. Quelqu’un l’avait décrochée et laissée pour compte, brisée, fracassée en mille éclats.

L’affaire n’était pas simple et je fus désemparée. Afin de gagner du temps, je commençai à lui raconter des histoires. Puis je la berçai en musique.

Au matin du vrai jour, elle pâlit et finit par s’éteindre. Sur mes doigts perlaient quelques gouttes de sang.

Je rangeai mes lunettes de lune et me pris à rêver. A l’impossible.

cailloux

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Je ne fus pas surprise lorsque j’aperçus sa minuscule silhouette en tache claire sur le fond gris-bleu d’hiver. Comme un rendez-vous incontournable avec moi-même, elle était là, qui m’attendait.

De son château de sable mangé par les vagues, il ne restait qu’une étoile de mer desséchée qu’elle avait posée au sommet de la plus haute tour. Elle contemplait son étoile en chantonnant :

« non, non, le ciel n’est pas gris,

tireli-reli,

non, non, le vent n’est pas froid,

sha-la-la-la »

En m’approchant un peu, je vis qu’elle était pieds nus. Entre ses orteils coulaient des rigoles d’eau salée qui lui rougissaient la peau. Elle écarta les pouces pour créer des rivières. Ses talons s’enfonçaient dans le sable mouillé.

Quand elle me vit enfin, elle me sourit et me demanda :

« tu m’aides à transporter mes cailloux ?« 

Je remarquai alors son seau en plastique rose, rempli de galets. Pour une si petite fille, c’était beaucoup trop lourd et je m’étonnai de cet étrange manège. Sans attendre que je lui pose la question, elle me dit :

« ce sont des cailloux très importants, je voudrais les mettre à l’abri« 

Elle posa sa menotte sur l’anse du seau et m’invita de son regard blue-jean. Je me penchai un peu et posai ma main sur la sienne. A nous deux, nous soulevâmes le seau qui tout à coup devint aussi léger qu’une plume de goéland. Nous le déposâmes sur une île.

le noël d’Elliot

petit prince sous la neige

Il régnait une étrange atmosphère depuis quelques jours dans les rues de la ville. Les vitrines des magasins semblaient toutes avoir subi une tempête de neige alors que le temps était sec et ensoleillé. Les animaux automates de la forêt synthétique étaient revenus comme chaque année, pratiquer les sports d’hiver sur des pistes artificielles. Les boules de Noël avaient ressurgi de leurs écrins, concurrencées par les fontaines ruisselantes de leds. Les monuments historiques, drapés d’or et d’argent, se sentaient un peu ridicules. La ville attendait l’évènement de l’année, non sans appréhension.

Elliot, du haut de ses cinq ans, contemplait cette abondance de couleurs et de lumières avec ravissement et traînait un peu les pieds. Karen le pressa d’avancer un peu plus vite et ils se trouvèrent bientôt devant la porte du grand magasin de jouets. Un  jeune vieux monsieur tout vêtu de rouge, salua le garçonnet et lui tendit une papillote de chocolat. « Il est gentil, pensa Elliot, mais j’ai plein de bonbons à la maison, je n’en ai pas besoin « . Poli, il remercia et détourna le regard.

Un peu confuse, Karen l’entraîna rapidement à l’intérieur du magasin, « pour donner des idées au père Noël » avait-elle précisé. Ils commencèrent par le rayon des peluches ou s’amoncelaient mille animaux aux drôles de couleurs. Au-dessus de la pile, un énorme ours polaire se dressait sur ses pattes arrière, tournait la tête et ouvrait la gueule en montrant les crocs. Elliot aimait beaucoup les peluches, même si sa chambre en était déjà remplie, il ne pouvait s’empêcher de les toucher, les embrasser, les serrer fort contre lui. Il saisit un bébé phoque, lui chatouilla les moustaches et lui fit un baiser sur le museau. Son esprit vagabondait déjà sur la banquise et il enfouit son visage dans la douce fourrure blanche, pour se protéger du blizzard.

Karen sourit, voyant son fils déjà embarqué dans ses rêves. Elle l’incita doucement à continuer la visite et ils se dirigèrent vers le rayon des jouets « pour garçons de 4 à 7 ans ». Du monde tendre des peluches, on passait à quelque chose de beaucoup plus sérieux ! Jeux de construction, de stratégies, reproductions de vaisseaux spatiaux, armes laser… Les mains dans les poches, Elliot parcourait les rayons d’un regard évasif. A l’école, ses camarades parlaient tous de « tablettes » mais maman lui avait dit que le père Noël ne fabriquait pas ce genre de jouet.

La visite du grand magasin dura longtemps. Une foule de parents et d’enfants avait déferlé depuis l’arrivée d’Elliot et de Karen. Chacun s’émerveillant des trésors tous plus sophistiqués les uns que les autres. Dehors il faisait nuit et le père Noël à la porte, en rupture de papillotes, tapait des pieds et soufflait dans ses mains pour se réchauffer, pressé de rentrer chez lui.

Elliot en avait vu assez ; il souhaitait retrouver le calme de la maison et ses cahiers de dessin. Karen aussi était pressée de rentrer ; son fils n’avait manifesté aucun souhait particulier et elle se sentait dépitée. En son for intérieur, elle maudit la terre entière d’avoir inventé Noël.

Sur le chemin du retour, ils longèrent l’avenue bordée de platanes enguirlandés avant d’arriver à la place du carrousel. C’est alors qu’Elliot aperçut un spectacle qui le paralysa : une scène de crèche vivante, en plein air, sur le podium du kiosque à musique. Le boeuf et l’âne ruminaient du foin à côté d’un berceau de bois. Se tenant par la main, un homme et une femme contemplaient avec amour, un bébé endormi. Derrière eux chantait un choeur d’anges aux ailes dorées. La scène entière baignait dans la lumière chaude de flambeaux tenus par des enfants.

Elliot admirait la scène avec un sentiment confus de curiosité mêlé de tristesse. Il ne connaissait pas les personnages de la crèche, personne ne lui en avait jamais parlé. Ce qu’il remarqua le plus, c’était la trinité que formaient Marie, Joseph et l’enfant Jésus, et il repensa que lui et sa maman n’étaient que deux.

Karen le sortit de sa rêverie : « allons Elliot, il est tard, j’ai plein de choses à faire, dépêchons-nous ! »

Gulliver le chat, les attendait devant sa gamelle vide, réclamant ses croquettes. Karen se débarrassa de ses chaussures et alluma la télé, machinalement, comme tous les soirs. Puis tout en composant un numéro de téléphone sur son portable, elle sortit une pizza du réfrigérateur et la mit au four. Après avoir donné ses croquettes au chat, Elliot s’assit sur la moquette du salon, devant l’écran, sans vraiment regarder. Il restait pensif.

« Viens manger mon chéri » dit Karen. La pizza était prête, les deux couverts dressés, Gulliver sur une chaise qui se léchait les babines. Elliot commença à manger sa part de pizza puis, s’arrêtant un instant :

dis maman, c’était qui les gens avec la vache et l’âne ?

– un boeuf, mon chéri, c’était un boeuf, pas une vache

– ah oui ? et le monsieur avec la dame, c’était qui ?

– Joseph, le papa de Jésus

– tu les connais ?

non, pas vraiment, mais je peux te raconter leur histoire si tu veux

– oh oui, raconte !

eh bien, Marie et Joseph vivaient il y a très longtemps, dans un pays lointain ; ils attendaient un enfant

et puis ?

– et puis, la naissance de leur enfant approchant, ils durent s’enfuir dans le désert car le roi de ce pays voulait tuer tous les petits garçons nouveaux-nés

pourquoi ?

– je ne sais plus exactement, je crois que quelqu’un avait prédit que leur enfant serait le fils de Dieu et qu’il allait prendre le pouvoir

– je ne comprends pas bien maman ; c’est qui Dieu ?

Karen ne trouvait pas de réponse. Elle n’avait jamais cru en quelque Dieu que ce soit et n’était pas préparée à expliquer les religions à son fils. Elle décida de changer de conversation.

dis moi mon chéri, voudrais tu que nous écrivions une lettre au père Noël ?

– oui, je veux bien, mais c’est toi qui écris maman ?

– pas de problème, allez, prenons du papier….

Abandonnant les restes de pizza à Gulliver, la mère et le fils s’installèrent côte à côte dans le canapé.

alors dis-moi Elliot, que voudrais-tu commander au père Noël ?

– je ne sais pas

– tu as vu tous les beaux jouets au magasin, de quoi as-tu envie ?

– j’ai beaucoup de jouets, maman

bien sûr, comme tous les petits garçons, mais je suis certaine que tu en aimerais encore plus…

– moi j’ai envie d’autre chose

quoi donc ?

un papa, comme Joseph…

Karen avait l’habitude des interrogations de son fils sur l’existence de son père. Depuis qu’il allait à l’école, il n’arrêtait pas de demander la raison pour laquelle aucun papa ne venait jamais le chercher à la sortie…Généralement elle trouvait toujours une explication plausible, mais cette fois elle ne savait que répondre.

Elliot, je t’ai déjà dit que ton papa était en voyage, très loin, et qu’il ne pouvait venir nous voir pour le moment

– c’est où très loin ?

en Irak ! (c’était le premier pays auquel elle avait pensé)

mais si je demande au père Noël, peut-être qu’il pourra aller le chercher ?

Désespérée, Karen commença à écrire : « Cher père Noël, je m’appelle Elliot et j’ai été bien sage cette année. Il y a beaucoup de jouets qui me plaisent au magasin mais j’aimerais mieux que tu ailles chercher mon papa en Irak. Si ce n’est pas possible, je serais content quand même si tu m’apportes les jouets que j’ai vus. Il n’y a pas de cheminée chez nous, alors il faudra que tu passes par la fenêtre du salon. Je te laisserai un morceau de bûche au pied du sapin. Elliot. »

Elle lut la lettre, un peu hésitante sur le contenu qu’elle avait arrangé à sa manière.

alors, ça te va comme ça ?

– oui, c’est bien maman, j’espère qu’il va chercher mon papa….

Karen ne répondit pas et mit la lettre dans une enveloppe après avoir aidé Elliot à écrire son prénom au bas de la page.

Le père d’Elliot était loin, effectivement, mais c’est elle qui l’avait voulu. Parfois elle y songeait en se disant qu’elle avait sans doute privé son fils d’une présence masculine et se culpabilisait un peu. Cependant, sa vie lui plaisait mieux ainsi ; elle n’avait nul besoin d’un compagnon en pointillé, incapable d’assumer son rôle. Son métier de commerciale lui apportait grande satisfaction, elle avait beaucoup d’amis et selon elle, Elliot ne manquait de rien.

Il était tard et ils allèrent se coucher. Gulliver prit sa place habituelle sur la couette du lit de l’enfant et Karen s’endormit en lisant.

Le soir du 24 décembre, le ciel était lourd et blanc. Coincé entre la bibliothèque et le fauteuil Ikéa, le sapin de polystyrène clignotait du mieux qu’il pouvait. Karen attendait ses parents et son amie Coco. Pour une fois, elle avait sacrifié son peu d’intérêt pour les réveillons et fait l’effort d’organiser la soirée, pour Elliot. Ce serait très simple, intimiste. Point d’orgie de nourriture, point de cadeaux somptueux. Juste la chaleur des gens qu’elle aimait le plus au monde et quelques menus présents affectifs.

Les invités arrivèrent et déposèrent chacun au pied du sapin, un paquet pour Elliot, en prenant soin de raconter qu’ils avaient croisé le père Noël dans la rue.

Le petit garçon remercia et s’empressa d’ôter les papiers d’emballage. Dans le premier paquet, un sabre laser, comme au magasin. Dans le second, un masque de guerrier Jedi et dans le troisième, le bébé phoque. Elliot scruta le fond des boîtes, au cas où le père Noël aurait répondu à sa lettre, mais rien.

Le repas avait commencé ; ça parlait et ça riait trop fort. Après avoir goûté le velouté d’endives amoureusement préparé par sa mère, Elliot se glissa sous la table, avec Gulliver et le bébé phoque.

dis, mon chat, tu crois que le père Noël a oublié mon papa ?

Gulliver répondit en frottant sa tête sur les genoux du petit garçon et en ronronnant.

Soudain, un silence se fit. On avait sonné à la porte. Karen se demanda qui ça pouvait bien être à cette heure tardive, elle n’attendait plus personne. Elliot bondit, le bébé phoque toujours dans ses bras, et suivit sa mère jusqu’à la porte d’entrée.

Un homme jeune, barbu, le teint basané, la tête couverte d’un bonnet de laine gris, vêtu d’une parka kaki et chaussé de baskets, se tenait sur le palier. Il dit « bonjour« .

Karen hésita un instant, surprise de cette visite incongrue. Mal à l’aise, elle demanda ce que voulait l’homme, qui répondit :

je suis from Irak, do you understand ?

Elliot sentit son coeur battre à toutes volées ; il avait compris un seul mot : Irak.

avez-vous une cigarette s’il-vous-plaît ?

Karen connaissait bien ces migrants qui avaient envahi les abris de fortune dans la ville, dans l’attente d’une opportunité de partir en Angleterre. Ils étaient là depuis longtemps, gênaient un peu la population autochtone, mais n’étaient pas agressifs, mendiaient seulement parfois quelque argent pour acheter du tabac ou téléphoner dans leur pays. Ce soir, c’était Noël et elle n’avait pas le coeur à refuser l’aumône d’une cigarette.

– oui bien sûr, attendez moi, je reviens.

Pendant qu’elle retournait vers la cuisine, devant ses invités ébahis, Elliot restait planté là, devant l’homme étranger, le fixant de ses yeux étonnés, plein d’espoir.

L’homme lui sourit et avec un accent étrange, lui demanda :

what’s your name ? ton nom ?

– Elliot, répondit l’enfant, d’une petite voix timide

– moi, Akram

c’est toi mon papa ?

L’homme, surpris, allait répondre par la négative lorsque Karen revint, son paquet de Rothmans à la main.

allons Elliot, laisse le monsieur tranquille, tu vois bien qu’il est pressé de partir…

– non, maman, c’est mon papa, il s’appelle Akram et il vient d’Irak !

Karen était très embarrassée. C’était complètement débile, mais prise d’un fou délire, elle invita l’homme à entrer.

venez Akram, nous allions manger le dessert, entrez donc !

Hésitant, l’homme rougit et fit mine de refuser mais Karen insista. Les convives s’étaient tus, gênés par cette présence innopportune. Karen fit assoir Akram en bout de table, à côté de son fils qui ne le quittait pas des yeux.

Quelques questions fusèrent, toutes axées sur la condition des migrants errant dans la ville. Dans un Français approximatif, Akram répondait très brièvement, plus gênés encore que ses hôtes et baissa le nez dans son assiette.

Elliot avait repris du dynamisme et, posant sa menotte sur la main rêche et brune de l’homme étranger, lui demanda :

dis, tu veux jouer dehors avec moi ?

L’homme, amusé et attendri,  lui sourit à nouveau :

it’s cold…il fait froid …, you know ?

– oui mais regarde, il neige !

Tout le monde se tourna vers la grande baie vitrée où de gros flocons s’écrasaient en tourbillonnant. Elliot, complètement excité, prit la main de l’homme, le tira de toutes ses forces vers la porte d’entrée.

viens, viens vite, viens voir la neige avec moi !

Sans tout comprendre, Akram se dépêcha d’avaler une bouchée et suivit le petit garçon. Avant que Karen n’ait eu le temps de les rattraper, ils étaient déjà tous deux dans le jardin.

La neige se mit à tomber de plus belle et quelques minutes plus tard le sol était recouvert du merveilleux tapis blanc. Derrière la vitre, Karen et ses invités contemplaient avec stupéfaction ces deux êtres tellement différents qui riaient et dansaient sous la neige.

Rêveuse, elle s’entendit murmurer : « c’est son plus beau Noël je crois, mais demain sera un autre jour, son papa retournera en Irak »….